

C’est un dessin de l’artiste Yosra Mojtahedi, posé depuis quelques temps sur un des rayonnages de ma bibliothèque. Parmi les nombreux dessins qui déployaient leurs charmes botaniques et leur grâce sensuelle dans les cartons de son atelier, celui-ci sortait du lot, et m’a immédiatement plu. Plus minéral que végétal à première vue, il représente ce que l’artiste nommait un “sein-pierre”, un sein-planète, flottant dans le vide, suspendu seul au centre de la composition.
Des cratères trouent la surface de cette forme boursouflée et accidentée, comme ce que l’on voit lorsqu’on regarde la surface de la lune au télescope jusqu’à en avoir mal aux yeux. Yosra Mojtahedi collectionne les pierres – mais aussi les branches, les racines ou les fleurs séchées, qui lui servent d’inspiration. L’une d’entre elle était-elle sous ses yeux en dessinant ? Ramassée dans quel paysage ?
Le dessin dégage une grande douceur de par les traits veloutés, presque vaporeux, du crayon sur le papier. En s’approchant, on peut y voir de fins rhizomes, à peine esquissés, comme si le gris du crayon à papier avait été légèrement gommé pour tracer ces lignes en négatif. La première fois que je l’ai regardé, j’y voyais des nervures de feuilles, l’association symbolique du végétal à l’organique et au minéral, récurrente dans son travail de dessin comme de sculpture. Toutefois, il y a quelques mois, ma grossesse et l’augmentation du flux sanguin qui l’accompagne a révélé à moi le réseau infini des veines d’habitudes invisibles qui courent sous ma peau. Les mêmes nervures étaient bien là, maillage de lignes bleutées convergeant jusqu’au nombril. Seins-feuilles, corps-arbre. Une métamorphose d’Ovide dans ma salle de bain.
La surface du papier est d’un blanc crème tirant vers le jaune, d’une couleur proche de celle du colostrum – le lait des premiers jours qui a jailli de mes seins par la suite. En allaitant mon enfant jour après jour, je regarde ce dessin posé face à moi et me dit qu’il symbolise parfaitement ce que mon sein représente pour nous dans les toutes premières semaines de sa vie ; un astre unique autour duquel tout gravite, un repère auquel se raccrocher dans l’immensité de la nouveauté qui l’entoure.
Sans le savoir alors – je n’étais même pas encore certaine de vouloir me lancer dans cette aventure de la maternité – j’avais été attirée dès le premier regard par ce sein-comète d’une puissance incomparable, où je reconnais désormais peau et corps qui se déforment sous la force de la vie qui jaillit. L’astre est en réalité un sein-météore, aussi puissant et éphémère que ces moments partagés avec mon fils. Ce dessin de Yosra Mojtahedi et les souvenirs d’allaitement resteront pour toujours entremêlés, associés comme les plus précieux des cadeaux.



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