


Texte de présentation écrit pour l’exposition First Mother is a Temporary Space à Hectolitre, Bruxelles.
La dimension culturelle, mémorielle et collective de la nourriture est au cœur du travail de l’artiste Bárbara Prada. Après avoir exploré les liens entre aliments et souvenirs dans sa performance The recapitulation space, ou les habitudes culinaires des villes cosmopolites de Bruxelles et Genk dans son projet participatif Edible Library, elle propose pour l’exposition chez Hectolitre une nouvelle série de peintures et de céramiques qui s’inscrit dans la continuité de ses recherches précédentes. Tout en cherchant à renouer avec ses racines maternelles au Pérou, elle y englobe de façon plus large la relation à l’eau, élément primordial, indispensable dans les pratiques de la pêche comme de l’agriculture.
De ce voyage, Bárbara Prada a rapporté les échos d’une mémoire personnelle et collective, liée à la topographie de différents lieux. Il y a en particulier Caral, site archéologique d’une civilisation vieille de 5000 ans, située non loin du bord de mer où elle a passé son enfance, élevée par sa grand-mère – first mother. Cette ville, berceau de la plus ancienne civilisation pré-hispanique, s’est développée sur un plateau désertique de façon florissante grâce à un système sophistiqué d’aqueducs ayant permis d’y amener l’eau.
Dans son texte La théorie de la fiction panier, l’écrivaine Ursula K. Le Guin développe une théorie des récits comme récipients plutôt que comme flèches ; le premier outil inventé par l’humanité n’aurait-il pas été un contenant plutôt qu’une arme ou un outil, pour transporter, conserver la nourriture -ou l’eau ? – et la partager ? (Elizabeth Fisher, Woman’s creation). Avec ses multiples poignées et sa forme circulaire évoquant la structure des bâtiments retrouvés à Caral, Handles of love de Barbara Prada convoque la dimension nourricière et protectrice du contenant – récipient ou architecture – autour duquel on se retrouve, ensemble. La construction d’une identité basée sur le soin collectif plutôt que sur la violence et la conquête.
En effet, loin de l’imaginaire sanglant et des sacrifices associés à d’autres civilisations pré-hispaniques comme les Incas, Caral était une société pacifique et matriarcale. Les archéologues n’y ont trouvé aucune arme, mais ont mis à jour de nombreux huacos, statuettes de fertilité, figures en terre crue séchées par la chaleur du soleil. Bárbara Prada mélange quant à elles plusieurs terres et techniques de cuisson céramiques. Calastro est recouvert d’un vernis japonais Noriko Nori d’un noir profond, fusion ou absence de toutes les couleurs qui explosent à la surface des toiles. La forme de cet objet aux courbes douces pouvant accueillir eau ou lait, deux liquides source de vie, prend pour point de départ la forme du poing de l’artiste.


Un autre objet couleur terre s’inspire quant à lui de l’architecture des ruches construites par certaines espèces d’abeilles – autre société matriarcale, autre exemple de fonctionnement collectif. Sa structure se retrouve d’ailleurs dans les architectures en spirale des temples de Caral.
De ce voyage, Bárbara Prada rapporte également avec elle des images et des impressions ; le bleu turquoise éblouissant de l’eau, les fruits chatoyants, les montagnes, les textiles traditionnels dont les couleurs vives répondent à celles des paysages et de la végétation luxuriante, ou encore les nouvelles teintes qui apparaissent autour d’elle quand le manque d’oxygène des montagnes andines vient troubler les sens et la vision.
Des terres et des mers du Pérou, elle revient aussi avec des matières : le mullu, nom Quechua du Spondylus, coquillage sacré à la coquille rouge/orangée. Surnommé « nourriture des dieux », son arrivée sur les côtes du Pérou, liée au réchauffement de l’eau, annonce depuis toujours l’arrivée du courant chaud El Niño et la saison des récoltes. Broyé et mixé avec de l’huile de lin, ce symbole de fertilité humaine et agricole devient pour Barbara Prada un pigment d’un rouge éclatant qui vient éclairer les peintures semi-abstraites d’où surgissent ici et là les courbes d’un ventre portant la vie, la topographie d’un paysage ou la vision échographique d’un utérus féminin. Elle utilise également les graines d’une plante aux fleurs roses nommée annatto (Bixena Orellana), un colorant utilisé dans toute l’Amérique du Sud pour teindre peaux, poteries ou textiles, ou en tant qu’épice.


Ces sensations colorées et ces matériaux – par ailleurs comestibles – donnent lieu à une série de peintures célébrant l’eau et la féminité. « Il y a des marées dans le corps » disait Virginia Woolf dans Mrs Dalloway.
Sur les toiles, océan, rivières et liquide amniotique se confondent. Ici, les reflets éclatants des poissons dans l’eau, là un mullu devenu vagina dentata ; cycle de vie et de mort.
Manger et être mangé. Créer et être créé.
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