

Dans son essai Vivre, Penser, Regarder, l’auteure Siri Hustvedt décrit comment un vase de tulipe rouge présent dans une pièce l’attire avant même de les avoir vues consciemment. « Nous sentons les couleurs avant de pouvoir les nommer » dit-elle. « Les couleurs agissent sur nous de manière préreflexive. Quelque chose en moi sent le rouge avant que je puisse dire rouge. Mes facultés cognitives ont du retard sur l’impact de la couleur.»
Face aux œuvres de Christine Berchadsky, nous faisons ainsi en premier lieu l’expérience d’émanations colorées, célébrant le plaisir sensuel, visuel et viscéral produit par les couleurs sur notre cerveau. Mais ces présences colorées ont aussi une texture, une matière et une forme. Christine Berchadsky choisit les matériaux avec autant de soin que de liberté pour chaque projet. Elle expérimente ainsi la douceur duveteuse du papier buvard, la surface mate du plâtre mêlé directement aux pigments, le relief du papier de verre rehaussé au crayon de couleur, ou le jeu entre opacité et transparence de la peinture déposée à même le verre. La vibration de la lumière sur une surface pailletée ou des fils de lurex rejoue quant à elle une iridescence que les grecs nommaient poikilos, un terme signifiant « aux nombreuses couleurs » , qui pouvait désigner la fourrure tachetée des léopards comme la peau irisée du serpent. Elle nous incite ainsi au déplacement du regard et du corps, pour faire l’expérience de ces variations lumineuses.



L’évocation de la fête devient memento mori dans Ses couleurs tombe(nt) comme une pluie de larges pleurs, dont les confettis épars découpés dans des pétales séchés évoquent la mélancolie d’une fin de fête ; celle d’une saison passée, la célébration des teintes d’un bouquet de fleurs d’hortensia ramassées et dont les couleurs ont fané au fil du temps. Elles sont présentées en vis à vis de compositions vibrantes dans lesquelles de l’encre a été jetée sur papier buvard, dans une tentative de retrouver – et conserver – l’explosion de couleur initiale.


Si la couleur a un potentiel libérateur, elle enferme aussi, parfois. Christine Berchadsky interroge dans plusieurs travaux la dualité entre naturel et artificiel. Comme le souligne l’historien des couleurs Michel Pastoureau, « la nature ne produit pas des couleurs, elle produit des milliards de teintes.». Comme un collier de perle suspendu, des cercles sont découpés et assemblés, guirlande égrenant un arc-en-ciel de couleurs aux noms souvent végétaux – vert amande, lavande, jaune citron. Là où la nature produit des nuances infinies, cette apparente abondance de choix est en réalité une standardisation industrielle, qui définit la fabrication des couleurs selon une recette précise afin qu’elles soient toujours identiques.


Christine Berchadsky joue de ces contrastes et contradictions, notamment dans Le silence de pierres, natures mortes photographiques dans lesquelles des minéraux sont associés à des déchets glanés au fil de ses trajets urbains. Ces déambulations en quête de couleur sont aussi virtuelles, et inspire la série Ligne d’envol. Des captures d’écran d’un flux Instagram, au moment où le temps de chargement floute l’image à apparaître, dévoilent le potentiel de chaque image comme abstraction colorée, laissant le réel en suspens.
Dans Le silence de mon père, le réel et le souvenir sont eux aussi mis à distance, et se dévoilent en creux par une sélection de couleurs prélevées à la pipette dans le logiciel Photoshop, sur des photographies d’un lieu dont l’histoire est liée à des non-dits familiaux. Quelle serait la couleur des secrets ?


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