Laure Sée, le poids du regard

The harder you look © Laure Sée

Texte écrit dans le cadre d’un partenariat entre C-E-A et la 4ème édition du salon unRepresented.

Dans les moments capturés puis sélectionnés par Laure Sée flotte souvent quelque chose de l’ordre de l’inachevé, du jamais fini, du toujours en cours ; le livre ouvert, le verre à moitié plein, l’œil mi-clos, l’enfant qui a déjà changé. Les images numériques qu’elle accumule dans ses disques durs – nos limbes contemporains – sont elles aussi dans une forme d’attente, chacune envisagée comme une archive potentielle pouvant être réactivée dans ses différentes séries ; Mobile Wonder, Couleurs Fantômes, The Harder you look

Dans cette dernière, les images choisies, transférées sur des plaques de plâtre dans un format proche du livre de poche, s’incarnent dans ces blocs au mystère d’icônes. Séchage, démoulage, ponçage ; étape après étape, chaque image gagne peu à peu une matérialité, un poids, une épaisseur. Une fragilité aussi.

The harder you look © Laure Sée

La texture poreuse du plâtre retient les pigments, boit les noirs et absorbe les couleurs, donnant à la série une palette lumineuse de journée d’hiver ou de ciel nuageux, toute de blancheur et de nuances de gris. Sa douce opacité contraste avec la transparence présente dans beaucoup des images sélectionnées ; reflets, gouttes d’eau, vitres traversées par la lumière.

The harder you look © Laure Sée

Au sol, sur un socle blanc, les images sur plâtre s’érigent en architectures, jouant sur la hauteur. Si chaque image prise individuellement raconte une histoire qui lui est propre, son emplacement dit peut-être quelque chose d’une chronologie intime ou imaginée. Enfouies sous d’autres plus récentes ou exposée à la surface, elles sont la marque d’une sédimentation du souvenir, des strates temporelles en perpétuelle reconfiguration. Il y a le mystère des pièces dissimulées sous les autres, invisibles à la vue et pourtant là, prêtes à être saisies, comme on irait chercher un livre dans les rayonnages d’une bibliothèque.

The harder you look © Laure Sée

Des stigmates de fabrication apparaissent sur les tranches de ces objets imparfaits, coutures de scotchs ou cicatrices du moule sur les images. Les reliefs de leurs bords irréguliers répondent aux strates du temps captées par les images qu’ils accueillent, où affleurent éraflures et traces sur les surfaces photographiées. Les images sont parfois imprimées à plat, parfois sur la tranche, renforçant la proximité avec l’objet livre. Laure Sée joue également avec l’assemblage de plusieurs petits formats pour de plus grandes compositions.

The harder you look © Laure Sée

Dessus, dessous, ou entre deux, vient parfois se glisser l’image absente : la page blanche à écrire ou celle de l’oubli, où la matière du plâtre est utilisée brute, offrant une respiration silencieuse.

Hybrides entre photographie et sculpture, ces images constituent-elles la forme ou la contreforme d’une mémoire en creux ? Comme dans une narration à trou, Laure Sée nous invite à construire notre propre récit, en assemblant les morceaux d’un langage qui nous échapperait.

Collection © Laure Sée / Couleurs fantômes © Laure Sée

Fragments déjà, ces morceaux de tirages déchirés assemblés par couleur, épinglés comme des papillons dans sa précédente série Collection. Dans Couleurs fantômes, les impressions colorées sont aussi tout ce qui subsiste d’images dont Laure Sée fait le deuil en les rephotographiant jusqu’à l’abstraction. Une forme d’expérience du sacré n’est pas loin dans ces dégradés dans lesquels se dissolvent les souvenirs.

Orphelins © Laure Sée

L’abstraction survient aussi dans Orphelins, série d’images retravaillées à l’encre accompagnées de témoignages autour de la perte d’un parent. Le langage prend alors le relais de la représentation pour dire l’absence impensable. Parfois il traduit une autre forme de vertige, celui du doute, comme dans Sanctuaires, série en coursvdans laquelle Laure Sée recueille les mots et les rebuts issus du processus artistique d’autres artistes, paroles saisies et petits riens d’ateliers sublimés.
Dans une exploration de la vulnérabilité dans laquelle place l’acte de création, Laure Sée magnifie la préciosité des failles.

Sanctuaires © Laure Sée


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