Le bruit des chats qui se déplacent et des choses immobiles – Solenopsis Invicta de Victor Missud

Solenopsis Invicta, Victor Missud, 2025, Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Dans Forêt de l’espace, premier court métrage du réalisateur Victor Missud, des sans-abri jouant leur propre rôle se faisaient jardiniers d’une colonie spatiale, dans une tension entre nostalgie terrienne et espoir d’un nouveau départ. Face caméra, incrustés devant des paysages idylliques ou des vues célestes, ces individus cabossés par la vie nous racontaient leurs souvenirs de la Terre, et leurs rêves pour le nouveau monde dans lequel la fiction du film les avaient projetés.


Quelques années plus tard, un jardin est à nouveau le cadre (ou même pourrait-on dire le protagoniste à part entière) de son film Solenopsis Invicta, produit lors de sa première d’étude au Fresnoy en 2025. Ici encore, Victor Missud s’intéresse aux marges et à ses marginaux, aux stratégies de retrait du monde et à ce que signifie vivre ensemble. Ce nouveau projet prend place dans la pépinière Ibervillea, discret jardin de cactus à l’écart du tumulte de la ville de Palerme.

Solenopsis Invicta, Victor Missud, 2025, Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Enserré de hauts murs de pierre chauffés par le soleil sicilien, cet endroit est avant tout un lieu de soin ; celui des plantes en premier lieu, mais c’est également un jardin à but thérapeutique dont s’occupent des personnes atteint·es de troubles psychiatriques, des mineur·es sous main de justice ou des adolescent·es en service civique. Victor Missud précise ce qui l’a immédiatement attiré dans ce jardin : « Avec constance, cette communauté s’y réunit pour prendre soin de cactus, plantes qui ne déçoivent jamais tant elles sont déjà bien autonomes et increvables. Ainsi, ils s’affairent consciencieusement à faire tourner une petite entreprise qui tourne à vide, avec une application qui m’apparut rapidement comme un geste un peu punk et clownesque, comme une sorte de langue tirée à l’efficacité et à la vitesse. »

Solenopsis Invicta, Victor Missud, 2025, Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Le rythme du film suit celui de la vie du jardin. La plongée dans ce lieu hors du temps libère ses protagonistes – et nous avec, du moins le temps du film –  de toute notion de productivité. A travers de longs plans sur les différents habitants de la pépinière, qu’ils soient humains, félins ou insectes, tous filmés avec la même tendresse, Victor Missud prend le temps de nous montrer leur beauté singulière et la douce quiétude qui règne en ce lieu. Qualifié de Locus Amoenus (« endroit de sérénité ») par un des protagonistes, le jardin est reculé, mais non coupé du monde extérieur. En témoignent les multiples ballons de foot lancés par les enfants du stade voisin qui se retrouvent pris dans les épines des cactus, ou encore le bruit de la ville qui s’invite régulièrement en arrière-plan sonore. Là, un escargot escalade un ballon dans une lente traversée du cadre. Plus loin, un chat ronronne paresseusement au soleil.

Solenopsis Invicta, Victor Missud, 2025, Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

La caméra bienveillante laisse à chacun l’espace d’exister, les personnalités se déploient, alors que l’on s’attarde sur les visages baignés de soleil et la marche lente des insectes. On capte des bribes de conversations, des réflexions sur la vie, la nature, des échanges liés aux végétaux du jardin. On y apprend que les cactus « Queue de singe », qui vivent à haute altitude, développent des épines douces comme une fourrure, qui captent l’humidité de la nuit pour leur permettre de survivre. 

“Anna, c’est la crise, les gens qui viennent ici n’achètent plus de plantes.”

“Domenico, ce n’est pas ça l’important.”

Non, l’important est que ce jardin reste un lieu où l’on prend le temps de caresser les cactus et dans lequel on peut entendre « le bruit des chats qui se déplacent et des choses immobiles ». Un réservoir de gestes de soin et d’amour envers les mal-aimés.
Jusqu’au jour où… 

Solenopsis Invicta, Victor Missud, 2025, Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Comme dans son film précédent, c’est par le glissement vers le fantastique que Victor Missud traite du réel. Ce qui s’annonce à première vue comme un documentaire sur la vie collective de cette pépinière bascule petit à petit vers le film de genre, oscillant en permanence entre les deux, sans oublier l’humour au passage. Victor Missud parvient à tenir tout au long du film ce fragile équilibre aussi improbable que l’harmonie qui règne entre les habitants du jardin.

Solenopsis Invicta, Victor Missud, 2025, Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Le basculement vers la science-fiction s’opère par le biais de l’arrivée d’une colonie de fourmis dans la pépinière. Leur présence à l’image s’accompagne systématiquement d’un bourdonnement ponctué d’interférences, amplifiant leur perception comme des créatures quasi extraterrestre. A l’inverse des humains qui incarnent leur propre rôle, ces stars du film ont quant à elles eu droit à un casting. Les Solenopsis Invicta (nom scientifique des terribles fourmis de feu qui donnent leur titre au court métrage) sont interprétées par les tout aussi photogéniques « Camponotus Fulvopilosus », bien plus inoffensives.

Solenopsis Invicta, Victor Missud, 2025, Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains


« Pax », disent les fourmis alien, qui parlent latin. Seul Maurizio, l’un des habitants humains du jardin, semble les remarquer et comprendre leurs signaux lumineux, lui qui observe le monde à travers une loupe, et entre en dialogue avec elles par un jeu de miroir qui leur renvoie les rayons du soleil.

Dans cette paisible atmosphère, l’arrivée burlesque d’une équipe de dératiseurs sortis tout droit de Ghostbuster paraît d’autant plus violente. En quête des invasives fourmis de feu, ces bruyants personnages de cartoon viennent troubler l’équilibre fragile du lieu. « Tell me why can’t we live together? » nous demande la chanson de Timmy Thomas choisie en fond sonore, alors que les cactus disparaissent peu à peu derrière les fumigènes toxiques qui envahissent l’écran.

Solenopsis Invicta, Victor Missud, 2025, Production Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains

Un an après avoir visionné Solenopsis Invicta pour la première fois, je suis passée voir Victor Missud dans l’une des salles de montage son du Fresnoy. Nouvelle année, nouvelle production. Il fouillait dans les fichiers de la sonothèque, à la recherche d’enregistrements de vents – magie de ces moments témoins de la recherche en cours. Vous ne serez peut-être pas surpris.es d’apprendre qu’il construit actuellement une cabane*. Perchée sur de longs pieds de 3 mètres, inaccessible, c’est une cabane-refuge recouverte de couvertures. Un micro-climat émotionnel dont on ne perçoit la vie intérieure que d’en bas, dans ce qu’il appelle un « film sans image » ; sa première installation.
Plus tard, dans la grande nef, un vent artificiel anime le rideau de cette cabane au son de quelques notes de piano. Je ne saurai expliquer ce qui m’émeut tant à ce moment, dans la danse expressive et légère de ce voilage sur lequel des spots lumineux projettent l’éclat coloré d’un arc-en-ciel après l’averse.

« Nos cabanes en effet, c’est dans ces espaces ovidiens devenus lieux de lutte qu’il faut les élever, comme le poème s’élève, lui qui jamais ne s’étale ni ne viendra vous retomber sur les pieds » disait Marielle Mace dans son ouvrage Nos cabanes. Projet après projet, Victor Missud explore ainsi ce que signifie habiter le monde, celui que l’on partage avec les autres comme nos chambres intérieures, et élève sa cabane vers le ciel comme un poème à écouter, ensemble. 

* La maison qui se retournait dans son lit de Victor Missud sera visible dans l’exposition Panorama 28 au Fresnoy – Studio national des arts contemporains du 11 septembre 2026 au 3 janvier 2027.

Victor Missud dans les salles de montage son du Fresnoy


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